Le faucon et le chapon – Jean de la Fontaine

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Version ancienne

Une traitresse voix bien souvent vous appelle;
Ne vous pressez donc nullement:
Ce n’estoit pas un sot, non, non, & croyez-m’en
Que le Chien de Jean de Nivelle(1).
Un citoyen du Mans(2) Chapon de son métier
Estoit sommé de comparaistre
Pardevant les lares(3) du maistre,
Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.
Tous les gens luy crioient pour déguiser la chose,
Petit, petit, petit: mais loin de s’y fier,
Le Normand & demi(4) laissoit les gens crier:
Serviteur, disoit-il, vostre appast est grossier;
On ne m’y tiens pas; & pour cause(5).
Cependant un Faucon(6) sur sa perche(7) voyoit
Nostre Manceau qui s’enfuyoit.
Les Chapos ont en nous fort peu de confiance,
Soit instin &, soit experience.
Celuy-cy qui ne fut qu’avec peine attrapé,
Devoit le lendemain estre d’un grand soupé(8),
Fort à l’aise, en un plat, honneur dont la volaille
Se seroit passée aisément.
L’Oiseau chasseur luy dit: Ton peu d’entendement
Me rend tout estonné: Vous n’estes que racaille(9),
Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.
Pour moy, je sçais chasser, & revenir au maistre.
Le vois-tu pas(10) à la fenestre?
Il t’attend, es-tu sourd? Je n’entend que trop bien,
Repartit le Chapon: Mais que me veut-il dire(11),
Et ce beau Cuisinier armé d’un grand couteau?
Reviendrois-tu pour cet appeau(12):
Laisse-moy fuir, cesse de rire
De l’indocilité qui me fait envokler,
Lors que d’un ton si doux on s’en vient m’appeller.
Si tu voyois mettre à la broche,
Tous les jours autant de Faucons
Que j’y vois mettre de Chapons,
Tu ne me ferois pas un semblable reproche.

Jean de la Fontaine
Livre II, fable 21

Notes

Cette fable est imitée des contes indiens de Bidpaï et Lokman.
(1) le chien de Jean de Nivelle: allusion à un dicton populaire, c’est le chien de Jean de Nivelle qui s’enfuit quand on l’appelle. — Diverses explications de ce dicton ont été données: la suivante n’a rien d’invraisemblable, Jean de Montmorency, seigneur de Nivelle, du temps du roi Louis XI, ayant donné un soufflet à on père, fut sommé de comparaître en justice; mais, prévoyant sa condamnation, il s’enfuit en Flandre dans son domaine de Nivelle. Le peuple, par mépris, le traita de chien. De là, l’expression proverbiale.
(2) Le Mans: chef-lieu du département de la Sarthe: on y faisait grand commerce de volailles engraissées dans les environs.
(3) Lares: dieux domestiques chez les anciens Romains. Les statuettes des dieux Lares étaient assez souvent placées dans la cuisine, près du foyer.
(4) Normand et demi: on dit proverbialement: un Manseau vaut un Normand et demi (Trévoux). — Les Normands ont la réputation d’être fins.
(5) pour cause: expression elliptique: et j’ai de bons motifs pour m’échapper
(6) faucon: oiseau de proie que l’on dressait pour la chasse des oiseaux
(7) perche: perchoir
(8) soupé: on écrivait d’abord indifféremment dîné et dîner, soupé et souper; la dernière orthographe a prévalu.
(9) racaille: signifie proprement troupe de petits rats; au figuré, gens de bas étage; trivial dans ce sens
(10) le vois-tu pas: la négation ne est sous-entendue
(11) inversion: que veut-il me dire?
(12) appeau: oiseau dont on se sert pour en appeler d’autres et les attirer dans le piège

Sources

  • La Fontaine, Jean de, Fables choisies. [Partie 3], mises en vers par M. de La Fontaine, Ed. D. Thierry et C. Barbin (Paris), 1678
  • La Fontaine, Jean de, Fables choisies / La Fontaine ; précédées d’une vie de l’auteur, nouvelle édition contenant des notes historiques, géographiques, mythologiques et grammaticales, par M. Arth. Caron,…, Ed. E. Belin (Paris), 1864, 332 p.